Rencontre autour d'un cadavre [pv : Sander]



 
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 Rencontre autour d'un cadavre [pv : Sander]

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MessageSujet: Rencontre autour d'un cadavre [pv : Sander]   Jeu 10 Juil - 4:08



Les jours défilaient, similaires entre eux, avec un air intemporel et paradoxalement répétitif. Les mêmes actions perpétuées au sempiternel devenaient presque des rites. Des croix rouges sanguines hachuraient les dates passées sur le calendrier, témoin de leur trépas sur le plan de l'existence. Son univers extérieur avait beau se teinter de nuances infimes. Pourtant, elle vivait  – ou revivait – mentalement la même journée, avec ses mêmes impasses presque familières et ses cérémonials identiques que le commun des mortels brime avant de subir par résignation. La définition à une routine des plus grimaçante, en somme. Ce cumul de pensées confuses la poussait parfois à des nuits interrompues. Enlisant davantage son esprit déjà vaseux. C'était malgré elle. Elle investiguait. Parfois jusqu'à une heure pointue. Revenait avec la curieuse métaphore d'avoir saisi de nouvelles informations comme on enlace un ruban d'eau. S'allongeait. Laissaient les premières phases de sommeil engourdir ses muscles. Puis ouvrait frénétiquement ses paupières. Ramenée à un état d'éveil par des frustrations qu'elle jugeait si humiliantes.

Cette nuit là n'avait pas échappé aux autres, jumelles, miroirs, clones, toutes dupliquées en une mise en abyme délirante.

Renversée dans sa chaise en raphia, Lilith-Astrid s'évertuait de détruire ses songeries rendues sans sens par la fatigue. Ses doigts s’écussonnaient à une tasse en céramique des plus simplistes. De sa bouche au recoin de son bureau en  frêne d'occasion, sa gestuelle se précisait à mesure que les gorgées de kawa noir glissaient le long de son œsophage. Il s'échappait du contenant de fortune une chaleur réconfortante qui dessinait des arabesques dans un filet de fumée.

Encore en robe de chambre, la singulière et caractérielle femme s'attarda à la fenêtre. Ciel brumeux. Plafond nuageux bas. La journée non ensoleillée typique qui propulse les plus faibles dans un sentiment de paresse générale.

Alors que son index caressait le pourtour de sa tasse désormais vide. Son autre main flattait l'échine d'un amour de félin roux lové dans ses genoux. Aussi avachi que sa propriétaire clandestine sur son siège, le mammifère ronronnait d’allégresse, alors que les autres représentants de son espèce vagabondaient librement dans l'appartement sommaire – sur des étagères excessivement remplies d'ouvrages aux sujets variés, sous une vieille commode familiale, ou entremêlés en une grande masse de fourrure sur les couvertures. Ces adorables envahisseurs délaissaient des fragments de leur pelage, çà et là. Ce qui aurait pu laisser à penser une hygiène douteuse de l'habita. Mais, à l'exception des poils soyeux délaissés par cette faune plus ou moins domestiquée, l'ensemble des meubles était dépoussiéré et le sol, un carrelage en damier bichrome classique, dénué de souillures. Il lui arrivait de louer les services de la concierge. Et bien que cela représentait une entaille particulièrement caustique à son budget, elle s'y forçait afin de vivoter dans des conditions salubres. L'espace y était restreint, tel que l'imposait les logements les plus abordables financièrement parlant de la capitale, mais suffisant pour celui se contentant de son aspect fonctionnel. Elle-même s'y pliait sans jérémiades.

Croquant à présent dans une tartine confiturée, la machine à penser enfin remise en fonction, Astrid la moue sévère établit un bilan impromptu quant à l'avancement de son enquête personnelle. Cela allait faire bientôt cinq années qu'elle était du métier. Ses errances nocturnes avaient été les facteurs de nombreuses rencontres. Aussi bien bonnes que malveillantes. La veille au soir, cette seconde catégorie avait croisé non pas sa route – comme la tournure de phrase typique l’exige – mais son regard. Alors qu'elle se tenait attablée au comptoir d'un de ces bars de dernier ordre, baignant ses lèvres pulpeuses dans un vin cuit carmin, dans la perceptive de se fondre dans le décor et de tendre l’ouïe aux potins, plutôt que de se griser l'humeur tel qu'elle le laissait pourtant faussement transparaître, il s'était manifesté. Un homme en embonpoint, patibulaire, au sourire gras et avec un éclat lubrique dans les yeux. Sans doute l'alcool lui faisait ressortir son état primitif. A moins qu'il en allait de sa nature de se comporter d'une façon que la morale réprime. Croiser ce genre de rebut humain ne l'intimidait guère. Ou tout du moins ne la surprenait plus. Lors de ses sorties, Lilith restait toujours lucide. A force de traîner sa vieille jambe bousillée dans ces tanières de bas fond, le danger en devenait prévisible. Elle s'accoutumait même à cette précarité et insécurité banalisée. Malgré toutes les justifications qui auraient pu être servie, elle n'en avait pas le choix et devait dépasser parfois elle aussi la légalité pour arriver à glaner des informations intéressantes. L’œil colérique, elle présenta au soûlard la crosse de son arme, discrètement, en entrouvrant sa veste. Voyant probablement que sa proie n'était pas aussi vulnérable que l'aurait laissé présager son statut de boiteuse, l'homme baissa son nez irrité et s'en retourna à ce qui semblait être un gin tonique. La manœuvre de menace était réussie. Bien qu'étant revenue bredouille, la reporter avait pu regagner son domicile sans péripéties nouvelles.

Ce qui n'avait pas toujours été le cas. Lilith-Astrid se souvenait de la fois où en pleine période diurne, un zonard l'avait brusquement bousculé sans une gêne, avant de s'emparer de son argentique et de déguerpir avec son butin. Ce vol à l'arraché avait été très insultant pour la jeune femme. Question d’ego ? La vérité s'en approchait approximativement. Le sentiment qui l'avait fait bouillir de rage sur le vif était plus alambiqué. S-e-m-i-e i-n-f-i-r-m-e. Elle arborait le fait de devoir le reconnaître. Cependant, elle devait s'y résoudre pour prendre conscience de sa faiblesse physique visible. C'est d'ailleurs parce qu'elle avait porté rapidement le deuil de son ancienne mobilité qu'elle avait pu acquérir sa force mentale actuelle. Comme une sorte de compensation. Contrainte de se montrer dure, mordante, parfois impitoyable dans ses répliques. Le travail sur sa personnalité s'était révélé concluant, lui ayant fourni une chose n'étant jamais acquise et qui se mérite : le respect.

Depuis le larcin, elle avait fait l'acquisition d'un nouvel appareil. Payé à l'aide d'une poignée d'articles sur la conjoncture en passant par la rubrique chien écrasé. D'ordinaire, Lilith n'était rattachée à aucun journal. Préférant gérer sa propre affaire en autodidacte. Elle papillonnait librement acceptant ou déclinant les offres proposées. Si ce travail rehaussé sa situation financière, il constituait aussi un excellent moyen de bénéficier en exclusivité des dernières nouvelles de la ville sans forme de censure ou collection de propos évasifs. Elle exaltait presque de sa position. Même si pour l'heure ses résultats étaient aussi stériles que ses escapades de minuit.

Comme une réponse inintelligible face à ses désirs, le bigophone cracha son cri bourdonnant. La sonnerie effaroucha plusieurs chats. Le rouquin tigré apposé sur les cuisses d'Astrid se dégagea également et se précipita dos hérissé sous le lit. Une brève vague d'agitation secoua la pièce. Certains félins feulèrent. Pour ne pas être déconcentrée par ces grognements bestiaux, Lilith-Astrid entrouvrit la fenêtre lui faisant face. Quelques ombres se ruèrent vers la sortie en bondissant, agiles. Une fois la sérénité réinstallée, elle eut le temps de décrocher et de saluer son interlocuteur d'un simple « Allô » d'usage.

C'était Karl Hans. Il s'était présenté de son habituelle voix posée et distincte. Monsieur Hans occupait la fonction de rédacteur-éditeur dans un des nombreux journaux locaux nommé « le petit vingtième ». Homme agréable et courtois, ses relations avec Astrid se limitaient à une facette professionnelle. Il méconnaissait les actions de la jeune femme. Et quand bien même en aurait par hasard douté, il se serait résigné pour ne pas être impliqué dans des affaires aussi intimes. Sa devise étant « moins on en sait moins on peut en dire ». Soit l’exacte contraste de la mentalité de sa collègue – voire du domaine journalistique.  

S’enchaînèrent des congratulations. Des félicitations sur des photographies, des essais et autres travaux antérieurs. Les emphases d'éloges enlaidissaient des paroles trop amplifiées. « Cet effet de lumière projetant un rayon cru sur le sujet, époustouflant », « A mesure que vous vous fondez dans le métier votre plume s’affûte, on dirait, j'ai bien aimé le style du... ». Elle ne l'écoutait plus. Des bourrelets de chair se formèrent sur la surface de son front, tandis qu'elle sourcillait agacée par tant de convenances excessives.        

« Et bien, je suppose que le motif de votre appel est  visiblement celui de me parler boutique. Pourquoi m'avoir joint ? » Lilith-Astrid Strugatsky, aussi lapidaire qu'à son ordinaire. Bien que les mots sélectionnés semblaient âpres, notre âme de précieuse s'était contenue, procurant à son timbre de voix, une résonance étrangement atone. L'unique but de cette manœuvre plus ou moins diplomate, fut de forcer une entrée en matière trop lente.

A l'autre bout de la ligne, l'homme ravala son enthousiasme. Son emportement avait gommé de son esprit quel genre de personne acerbe pouvaient être Lilith. Il culpabilisa de ne pas s'être rendu à l'essentiel. Après tout, Astrid n'était pas de ces journalistes s'achetant avec un sourire obséquieux et de la poudre aux yeux en guise de compliments. Elle acceptait même parfois la rédaction d'articles sans maugréer. Connaissant la rigueur que son travail recommandé. Un rictus admiratif écorcha ses lèvres encadrées de pilosité. La petite avait un sale caractère mais irait loin.  

Le discours de l'éditeur se fit plus construit. Tout en prêtant une oreille aussi attentive que pouvait l'être une écolière devant son ardoise, Astrid prenait soin d'annoter les mots clefs de leur discussion sur un carnet en simili cuir. La mort avait frappé un officier subalterne dans un quartier populaire de la capitale. Les informations étaient encore abstraites, mais les informateurs de la chronique affirmaient que la victime avait trouvé la mort à son domicile. Lilith ne pu se retenir d’esquisser une moue conquise. Le trépas de ce pauvre gradé était certes horrible pour ses proches – et pour lui ? quelle importance ce devait représenter pour son existence maintenant qu'il flottait dans quelque parcelle de vacuité en incapacité totale de se plaindre ? –  cependant, c'était là son aubaine. Le terrain serait jonché de militaires et si le mobile du crime était lié à quelque vendetta, une occasion nouvelle se dresserait pour étendre son réseau. Opinant la mission, elle gribouilla l'adresse du sordide drame sur un bout de papier, puis après une toilette précipitée, se rendit à l'endroit voulu.


*
**

Le fiacre automobile s'immobilisa abruptement dans une des artères de la ville. Bousculant l'habitacle, faisant tanguer les bustes de passagers, tandis que les freins crissaient sur le bitume avec un grincement désagréable. Enjambant la marche, prudente, attentive à son équilibre instable, Lilith-Astrid s'extirpa non sans mal du véhicule motorisé. Pimpante et bien mise, ses effets de coquetterie avaient dissipé les traces de fatigue installée depuis son réveil sur ses traits. Du fard pour dissimuler les tranchées violines surlignant ses yeux. Le passage très peu marqué de rimmel pour se donner un regard affirmé. Le casque de ses cheveux lisses coiffé méthodiquement pour suggérer un air martial. Une tunique abricot et un pantalon à la coupe étudié enveloppaient sa corpulence de normale pondérale. L'ensemble lui seyait, et avec sa canne en forme de manche de parapluie, lui conférait une fausse apparence de jeune mondaine garçonne dans l'âme. Bien qu'elle n'ait jamais cherché à duper ses semblables, la perceptive de constater que les masses rattachaient un rang social à un simple jugement vestimentaire la fit jubiler intérieurement. Ne cherchant pas à s’étendre dans des réflexions aussi vagabondes, la journaliste régla la commission au chauffeur, lequel la remercia en soulevant sa gavroche avant de s'évaporer dans quelque des nombreuses ruelles s’étendant sur la capitale. Tout en palpant son appareil photographique pendant à son cou en un curieux collier, elle jaugea le bâtiment lui faisant face. D'épais mûrs en briques rouges, pareillement à des bœufs écorchés, fondés l’immeuble. La façade datait ce dernier d'une décennie, gravée dans ce qui semblait être la première brique de l'édifice. Astrid se retourna. Ses yeux terre cuite papillonnaient aux environs. Des gamins faisaient l’école buissonnière secoués de fous rires francs. Une dame âgée se rendait à l'épicerie de proximité. D'autres anonymes vaguaient librement dans une marche tranquille. Un quartier calme donc. S'interrogeant sur le mobile qui aurait justifié l'infraction la plus pénalisante, Lilith pénétra en titubant dans le hall de l'immeuble.            
 
Gripper les marches lui était pénible. Sa main libre s'agrippait à la rampe, alors que son autre, opposée, se positionnait parallèlement à sa jambe mobile, doigts crispés sur la canne. Escaladant – littéralement – les escaliers de façon graduelle, Lilith-Astrid se sentit soulagée lorsque ses deux pieds écrasèrent le pallier du quatrième étage.

Réajustant sa mise en plie défaite par l'agitation de ses mouvements durant son ascension, Lilith déambula brièvement dans un genre de vestibule donnant sur plusieurs portes numérotées. Les locaux étaient pour le moins singuliers et optimisés pour accueillir un grand nombre de logements, de sorte que les appartements jalonnaient un couloir. Certains se faisaient face, d'autres non. L'intervalle irrégulier par endroit manifestant sans doute l'existence de logis plus vastes. En se référant aux coordonnées griffonnées sur son fragment de feuille froissée, elle ne fit pas mécontente de constater qu'elle se rapprochait du lieu macabre. Elle tenait peut-être une piste intéressante ? Une broutille ? Quoi qu'il en soit une birbe valant la peine qu'elle donne de ses moyens. Elle était si lasse de faire un sur place, de pagayer. Aussi minuscule soit l'avancée, elle se devait de trouver une solution pour faire aboutir son enquête. Et même une négligeable pichenette suffisait à son esprit vorace.

Pour quel motif enquêtait-elle en solitaire ? Rendant ses sorties tardives dangereuses si ce n'est un peu trop téméraires – bel euphémisme de inconscientes. Elle ne le savait pas ou plus. Il en résultait d'une logique propre à elle-même qu'elle avait du mal à définir. Sans doute à force de refouler des émotions lui étant trop viscérales. Ses mots sonnaient creux et étaient pour la plupart difficiles à choisir mais depuis le jour où elle avait perdu l'usage de sa jambe, et son innocence, cette révolte lui était apparue naturelle. L'affichait-elle seulement ? Que nenni. Elle niait ses propres angoisses sous le masque d'un visage un brin arriviste, ne se laissant pas couler. Faisait-elle misérablement l'autruche ou possédait-elle réellement cette force cérébrale ? Elle ignorait la réponse et s'en contrefichait. Ses états d'âmes obscurs ne devaient pas ombrager ses objectifs.

Clac-tap-pop. Ces trois onomatopées claquaient de façon incongrue le sol, rendant le son de sa démarche unique. Pas souple, coup de canne, pied qui traîne. Astrid parfaitement lucide que ses foulées étaient pour le moins déviantes des standards, n'en rougissait pas. Au contraire, il y avait quelque chose de très théâtral dans sa façon de se tenir. Bien qu'il était en sale état, elle était là, elle habitait son corps. S'en découlait de sa manière de se mouvoir, le plus infime des muscles inclus, une compilation de sophistiqué et de naturel. Comme si elle assumait publiquement sa demi-infirmité et arrivait à en tirer une certaine fierté.

L'appartement de l'officier décédé se situait au fond d'un corridor en forme de L majuscule. De sorte que l'architecture ne lui permit de ne voir qu'à sa bifurcation le logement incriminé. Les représentants de l'ordre avaient défini un périmètre de sécurité pour préserver la scène du meurtre des semelles des civils – ou charognards, deux rapaces de journalistes terminaient de chiffonner des annotations sur leurs calepins en carton. Une barrière avait été dressée d'un bout à l'autre de la porte d'entrée. Lilith du jouer du coude, et n'hésita pas à appliquer l'expression avec une violence ferme afin de se frayer une place aux premières loges. La langue veut que l'on nomme scène de crime ce genre d'endroit. Lilith-Astrid occupait un emplacement de haut choix. Vous savez de ceux étant habituellement réservés, lors de kermesse, la rangée tenant face à l'estrade. Outre cette comparaison dérangeante, Lilith-Astrid pencha la nuque pour entrevoir le corps du défunt entre deux policiers militaires en train de discuter. Celui-ci était recouvert d'un linceul ne laissant entrevoir que la forme de ce qui avait été autrefois un homme. Ses iris bifurquèrent sur la serrure avant que ses paupières ne se refermèrent. Bien que ses capacités de réflexions étaient valides, exprimer un jugement hâtif pouvait aboutir à des conclusions erronées. Elle aurait toujours un temps, une brève seconde, pour jeter un furtif coup d’œil plus ou moins global si elle venait à se faire congédier. Pour le moment, le mieux à faire était de récolter des informations sur ce sinistre événement et d'effectuer les raisons officielles de sa visite.

Sortant son carnet en simili cuir rouge, ses orbes brunes se promenèrent semblables à deux prédateurs en quête d'une cible prometteuse. Hors de question de héler un sous-officier. Elle n'aurait que su faire de ces sbires gauches. En quête de galons, ses yeux se figèrent cependant sur un petit brassard blanc. Les billes marron remontèrent d'elles-mêmes sur le visage de l'individu... Sander Heslop.  

La presse avait fait couler pas mal d'encre à son sujet. C’était en même temps que l'affaire Kimblee. Ces articles lui revenaient. Elle n'avait qu'à partir en songe pour s'y revoir... La première fois qu'elle les avait lu, elle finissait sa première année d'études de lettre. C'était lointain... et pourtant encore tellement présent. Comme pour tout thème relié directement ou non à Ishbal... Le jeune homme avait été, à l'époque, convoqué pour ses crimes de guerre et acquitté. Ces affaires là, Astrid s'en souvenait pour en avoir conservé les dépêches. Pas les originales mais le statut de reporter offrait des archives journalistiques intéressantes pour qui voulait chiner. Ces anciens événements comme d’autres d'ailleurs figuraient à sa collection. C'était hasardeux, mais elle avançait selon ses propres moyens. Et ses propres moyens étaient quelque peu limités.

Ne jugeant nullement l'homme sur ses actes passés, sans doute parce qu'elle aussi avait vécu l'effroi, à une échelle certes différente, Astrid l'interpella en la forme la plus simple qui soit.

« Lieutenant-Colonel Sander Heslop... »  Devinait-elle en s'attardant sur des signes de gradations. Une audace ? C'en était une. Cependant le ton se voulait respectueux. Sans frôler la supplique. Non, il y avait dans la locution un rendu... administratif ?

Qu'importe la hantise de se faire remercier - entendez par là « éjecter » - l'occasion de se retrouver face a un protagoniste de l'administration et de l'armée était trop belle. Heslop était sans doute un sagace, cependant se rapprocher de l'officier lui offrait déjà une chance de saisir des informations nouvelles. Même si le succès était minimisé, elle devait essayer.

D'ailleurs fut-il étonné que son nom soit énoncé ? Probablement d'autres vautours du stylo s'étaient déjà abandonnés à l'effronterie...

« Lilith-Astrid Strugatsky reporter photographe venant au nom du ''petit vingtième''... » Les paroles se succédaient toujours aussi formelles. Son visage restait crispé en une expression pour le moins solennelle. « Auriez-vous un compte rendu des faits ? C'est pour la nécrologie du macchabée... » Voix sereine guère plus humaniste, Lilith-Astrid devait laisser cette impression exécrable et si généralisée qu'ont les journaliste à débiter des atrocités sans empathie de rien. Astrid avait laissé une partie la sienne, il y avait de cela plusieurs années, à l'est. Aussi se disait-elle que sa reconversion n’était pas plus mal. Elle découlait de bon sens en fait. A subir des abominations en situation de conflit, un simple homicide commis dans une chambre de la capitale finit même par meubler le quotidien de ces gens étant revenus.


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Sander Heslop
Citoyen d'Amestris

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MessageSujet: Re: Rencontre autour d'un cadavre [pv : Sander]   Sam 23 Aoû - 4:59

Le téléphone avait sonné dans le bureau du Lieutenant-Colonel Heslop…envolé le calme…disparu le cocon rassurant d’une nuit rassurante et placide. Sander Heslop travaillait très tôt le matin, ou devrait-on dire tard la nuit…selon que quatre heures du matin était considéré comme appartenant à l’un ou à l’autre état fondamental. Les dossiers qui reposaient sur le bureau de l’officier faillirent tomber sous la surprise de la sonnerie du téléphone. L’homme décrocha vivement et écouta ce qui était dit…une affaire de meurtre. Malheureusement pour son interlocuteur, les meurtres n’étaient pas de la juridiction du bureau de la police militaire dirigé par le Colonel Henry Douglas. M. Heslop répondit poliment qu’il ne pouvait accéder à la requête de son interlocuteur et qu’il devait contacter le commissariat civil. L’homme au bout du fil insista, indiquant que le corps d’un officier avait été découvert dans un appartement de la capitale. Les choses avaient changé en un instant, la mort d’un officier était un fait grave, mais son interlocuteur se contenta de lui donner une adresse. L’officier raccrocha et finit par grommeler, rabattant les petites mèches brunes sur son front, son travail nocturne était terminé, il allait falloir réveiller l’équipe d’astreinte et aller sécuriser la zone. Dans un pays où l’armée est aussi importante qu’en Amestris, le décès d’un officier faisait partie de ces affaires qui étaient traitées avec le plus grand soin. M. Heslop saisit à nouveau le combiné et composa quelques numéros, informant les voix embrumées par le sommeil qui se trouvaient au bout du fil de la situation, plaçant quelques mots-clefs dans la tirade : « plus haute importance », « affaire urgente », « code rouge », « officier décédé ». Ces mots suffirent à tirer les membres du groupe d’investigation du sommeil. Le rendez-vous était fixé, il allait falloir tirer cette affaire au clair au plus vite, en général le commandement était assez irritable là-dessus.

M. Heslop se leva, lentement, il portait le pantalon bleu caractéristique et ses bottes de cuir impeccablement cirées, sur le haut il s’était laissé aller à enlever la veste de sa tunique, dévoilant la fine chemise blanche portés par les officiers sous leur vareuse. Le protocole allait devoir être satisfait, une fois de plus. Lentement, Sander boutonna la chemise et se saisit de la vareuse bleue, la boutonnant à nouveau. Il avait maintenant l’air d’un officier, son brassard blanc au bras, les décorations d’Ishbal et ses galons bien en évidence. L’officier se saisit de la serviette qui contenait les documents officiers d’usage, les formulaires et toute la paperasse nécessaire à l’investigation et enfila son long manteau de cuir, ses gants et la casquette à visière caractéristique des officiers d’Amestris en mission. Lentement, Sander descendit de son bureau et rejoint la rue adjacente au QG, une sentinelle gardait la porte et salua son supérieur. Un soldat, probablement très jeune qui avait été posté là pour la nuit. Sander sortit une cigarette d’un paquet à demi-froissé et en proposa une à la sentinelle qui l’accepta après un moment de surprise et d’hésitation. La petite flamme qui dansait sur le zippo de Sander fit son office et les deux hommes étaient déjà en train de cracher de longues volutes de fumée. Le jeune homme se permit alors d’engager la conversation.

« C’est une drôle d’heure pour travailler, monsieur. »

Sander tira à nouveau sur la cigarette, la nicotine le calmait, elle lui permettait d’affronter plus sainement toutes les horreurs qu’il voyait. Un tribut payé à la vie, lui qui n’était qu’un fumeur occasionnel sentait parfois le besoin s’emparer de son être.

« La police militaire ne dort jamais…probablement l’effet secondaire du prestige du brassard blanc. A vrai dire, c’est une de ces nuits où je préférerais être à votre place…l’enquête ne sera pas facile, je le crains. »

Le jeune homme sourit de bon cœur, il y avait quelque chose dans ses yeux bleus qui avait quitté ceux de Sander de puis longtemps…l’innocence et l’espoir. Un jeune qui ne devait pas avoir vingt ans, pourquoi avait-il rejoint l’armée ? Probablement par idéalisme ou par conviction qu’il pourrait changer le monde.
Bon dieu…tu t’en fiches de ses raisons…quelles étaient les tiennes ? C’est probablement ça le problème, elles étaient très différentes. Tel le papillon de nuit attiré par la lumière de la bougie, tu t’es brûlé les ailes.
Sander s’était surpris à spéculer sur le fait que le jeune homme allait aussi subir la désillusion qui avait ébranlé la vie de l’officier. Bien évidemment, cela n’était pas raisonnable, il ne fallait le souhaiter à personne. La voix cristalline du jeune homme retentit à nouveau.

« Comme j’aimerais probablement être à votre place aussi. Les nuits sont froides, mais c’est mon lot, j’ai raté les concours pour l’école d’officier et de sous-officier…mais je tente à nouveau l’académie cette année. »

Sander sourit en tirant à nouveau sur sa cigarette. Le jeune homme était bien plus grand et bien plus taillé que lui, probablement un type de la campagne qui avait du s’entraîner longuement avec les travaux de la ferme…ce soldat devait assurément plaire dans les coins cossus de la capitale. L’officier se surprit à spéculer sur la vie du jeune soldat et sur ses conquêtes, un aspect que lui n’avait pas connu. Repoussant machinalement ses lunettes de vue sur l’arrête de son nez, Sander termina avec un sourire fataliste.

« L’herbe est toujours plus verte ailleurs. Droit militaire sur les douanes…révisez bien ça, ça tombe à tous les coups. »

Ponctuant sa tirade d’un clin d’œil, Sander aperçut une voiture noire qui se gara devant le QG. C’était le véhicule qui avait été dépêché pour lui. Ecrasant vivement la cigarette, Sander salua la sentinelle qui était probablement toujours surprise du comportement chaleureux de l’officier. Le jeune homme le salua à son tour.

« Bon courage pour votre enquête Lieutenant-Colonel. Merci pour la clope et le tuyau, j’y penserai pendant mes révisions. »

M. Heslop monta à l’arrière de la voiture en saluant brièvement le chauffeur. La capitale était encore endormie mais l’appartement de l’officier décédé était assez loin. La petite voiture s’engouffra dans plusieurs rues de Central et le soldat qui faisait office de chauffeur maniait le volant avec dextérité. Comme Sander, il n’était qu’un rouage, un rouage qui effectuait sa fonction avec savoir-faire, finalement, le QG de Central et tout le système militaire n’étaient qu’une immense fourmilière dans laquelle chaque petit homme bleu avait une fonction et s’y tenait. De petites machines, remontés comme des horloges et précis, les rouages tournaient, les balanciers battaient la mesure et les aiguillent avançaient méthodiquement. Lorsqu’il serait sur place, l’officier rejoindrait son équipe, les soldats et les sous-officiers baliseraient et sécuriseraient la zone et tout s’enchaînerait. Etude de la victime, détermination de la cause de la mort. Toute la zone serait passée au peigne fin, tous les éléments emballés et étiquetés pour analyse ultérieure. Il faudrait interroger le voisinage, essayer de recouper les différents témoignages et surtout…éloigner les journalistes. Quelle plaie que ces gens-là, la mort d’un officier serait probablement du pain béni pour tous les torchons qui inondaient les kiosques de Central. L’information devait être un marché juteux puisque beaucoup de gens se lançaient dans ces affaires et s’adonnaient à cette profession qu’on nommait poliment « journaliste d’investigation » et que le bon Lieutenant-Colonel aurait bien volontiers échangé contre « fouille-merde ». Bien évidemment, tout cela n’était pas correct, la hiérarchie ne tolérait pas d’écart et Sander se contenterait d’être poli et courtois, cela faisait partie intégrante du travail, la communication. L’armée et surtout la police militaire ne devaient en aucun cas être perçues comme des organismes éloignés du peuple…vivre dans un état totalitaire avait ses règles, ses codes. L’idée amusa Sander qui se réprima immédiatement d’avoir eu des pensées oisives. L’homme sortit de sa serviette le dossier de l’officier décédé saisi à la sauvette et entama la lecture.

Une lecture sommaire et efficace, s’arrêtant sur les détails importants. Vingt minutes furent nécessaires à cette étude, le Sous-Lieutenant Marcel Boeglin n’avait plus de secret pour l’officier. Un homme qui avait un parcours intéressant, sorti tardivement de l’académie, reconversion probablement après une autre activité. Boeglin était un administratif, il avait une fonction visiblement importante dans le traitement des dossiers relevant du domaine pénal. Donc probablement que ce trentenaire avait accès à des informations plutôt importantes. Non, cela aurait été gros, les officiers comme Boeglin n’étaient pas publiquement affichés comme ayant ce type d’information…l’idée que cela soit corrélé à la mort traversa pourtant l’idée de Sander.

Bon sang…tiens toi en aux faits, ce n’est pas le moment de faire une crise de paranoïa.

Paranoïa…meurtre…Ishbal. Le sang du Lieutenant-Colonel Heslop ne fit qu’un tour et irrigua immédiatement son cerveau. L’afflux sanguin pressait ses tempes alors que son cœur battait la chamade, une saleté de crise, cela lui arrivait souvent et il saurait la gérer comme les autres. Retirant maladroitement son gant, Sander plongea sa main livide dans la poche intérieure de son manteau de cuir, à la recherche d’un pilulier…mais il ne le trouvait pas assez vite. La cage thoracique de l’officier se soulevait avec difficulté, il avait l’impression d’aspirer des lames de rasoirs, était-ce une crise d’asthme ? Cela y ressemblait, mais les symptômes étaient à chaque fois différent, « choc post-traumatique » ou « crise d’angoisse », le jargon médical avait mis plusieurs fois un mot sur l’affection de Sander…FOUTU PILULIER…en dépit de son acharnement, le pilulier n’apparaissait pas…était-il coincé dans la doublure.

Ishbal, 20 Mai 1907,

Le crépitement des mitrailleuses…des explosions…des cris. La faucheuse était à l’œuvre et de nombreux hommes étaient en train de mourir, en cet instant. Le village était à feu et à sang et des rebelles armés jusqu’aux dents le défendaient. Plusieurs groupes de combat de l’armée Est avaient été envoyés pour prendre le village qui avait déjà vu la mort de vagues successives de soldats amestriens. Le Général Fessler voulait en finir, il avait envoyé de nouveaux groupes de combat, parmi eux, le Lieutenant Sander Heslop. Comment avaient-ils réussi à pénétrer dans le village malgré les barbelés, les mitrailleuses et les tirs incessants ? Parfois le destin est retors et il est difficile d’expliquer ce qui en découle. Sueurs froides, gouttes perlant sur le front…l’heure n’était plus à l’hésitation, tout s’enchaînait très vite. Sander épaulait son pistolet-mitrailleur, beuglant des ordres d’une voix rauque.

« Inspection de la maison…EXECUTION ! »

Un petit groupe de cinq soldats étaient avec lui. D’un mouvement sec et puissant, Sander enfonça la porte de bois vermoulu qui les empêchaient d’entrer dans la maison de terre cuite. Les combats faisaient rage, partout dans le village et pourtant, il allait falloir nettoyer toutes les maisons, une par une. Les mitrailleurs Ishbals étaient en hauteur, ils se cachaient et empêchaient de nouveaux groupes de combat de pénétrer dans le village. Triste ballai, assaut de la mort, qui étaient les gentils qui étaient les méchants ? La propagande du gouvernement n’avait plus d’importance, les ordres étaient les ordres et pour s’en sortir, il fallait s’y tenir. Cette fichue guerre devait se terminer. Que deux mois sur le front et Sander semblait être un autre homme. Ses cheveux poisseux se collaient en petits paquets sous l’effet de la sueur…une fine pellicule blanche recouvrait sa peau, mélange des sels de transpiration et de la poussière du désert. Les uniformes étaient troués, fatigués par le soleil et pourtant les soldats d’Amestris étaient toujours là. Sander avançait à toute allure dans les couloirs de la maison…mécaniques et automatiques, voilà comment on aurait pu qualifier ses mouvements. Les mouvements d’un homme qui ne pensait plus qu’à une chose, sa survie. Parfois face à l’horreur ou au danger, notre cerveau est capable de prouesses biochimiques, tantôt nous anesthésiant, tantôt nous stimulant. Le Lieutenant arriva dans une petite pièce remplie de coussins et comportant une table à manger, un Ishbal se tenait là, tenant un fusil, le regard hébété. Sans aucune sommation, Sander leva son pistolet-mitrailleur et appuya sur la détente…une rafale, série de détonations qui zébra l’air, l’Ishbal s’écroula alors que d’autres militaires amestriens investissaient la zone. Alors que le groupe de Sander se dispersait dans les différentes pièces, de nouvelles détonations retentirent. Les Ishbals avaient été surpris et ne savaient visiblement pas comment réagir face à cet assaut. Le Lieutenant rejoint un de ses hommes proche d’une porte qui tirait par les cheveux une jeune femme. L’Ishbale criait et pleurait, probablement encore sous le choc des gens qui étaient morts sous les coups amestriens.

« Ils sont où les autres ??? Dis nous où ils sont où je te jure que je t’explose la tête !!! »

De nouveaux cris pris de sanglots. La jeune femme parlait un langage qu’il ne comprenait pas, le soldat était agité, stressé. Le cocktail était détonnant, il pointait maintenant son arme sur la tempe de la jeune femme et hurlait, écume à la bouche.

« TU VAS PARLER SALOPE ! JE COMPRENDS RIEN A TON CHARABIA ! »

La pression montait d’un cran. L’Ishbale hurlait de plus belle. Le regard totalement vide, Sander s’approcha, sortant de holster une arme de poing, l’officier le colla sur le front de l’Ishbale, la détonation retentit alors que son corps tombait avec un bruit mat sur le sol. Quelques esquilles d’os et des tâches de sang se répandirent sur le sol alors que le Lieutenant rangeait son arme, s’adressant au soldat avec un air extrêmement dur.

« Nous ne sommes pas ici pour interroger des prisonniers. Vous auriez mieux fait de chercher vous-même les Ishbals restants… avec ses cris, vous auriez pu ameuter tout le quartier. »


Le soldat était encore sous le choc de l’exécution sommaire. Il semblait ne pas digérer les paroles de l’officier.

« Mais…c’était une civile…mon Lieutenant…elle allait parl… »

La voix de Sander retentit à nouveau, toujours aussi froide et monotone.

« C’est une zone de combat, soldat, notre mission est de la sécuriser, les ordres sont clairs, toutes personnes ressortissante Ishbale dans ce secteur doit être éliminée. Est-ce clair soldat ? A la prochaine bavure de ce type, je vous abats moi-même. Ai-je été clair ? »

Le soldat acquiesça devant une telle dureté alors que son supérieur faisait signe au groupe de combat de continuer. La guerre était faite d’horreurs et Sander était le premier à le déplorer. Il savait également qu’il traînerait les démons de ceux qu’il avait éliminé.


Fichu pilulier…la main du Lieutenant-Colonel finit par le saisir et il goba goulûment une des pilules contenue à l’intérieur. Quelques secondes furent nécessaires à ce que le cachet fasse effet. L’officier pu prendre une goulée d’air salvatrice et se remit à respirer normalement alors que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. La crise était passée, tristes réminiscences du passé avec lesquelles l’officier devrait composer jusqu’à la fin de sa vie. Ishbal était un conflit dont l’issue était arrivée des années auparavant et Sander avait fait partie du peuple victorieux et pourtant…ces images le hantaient toujours aujourd’hui, probablement était-ce pour cela qu’il entretenait une véritable angoisse à l’idée de dormir, de rêver ou même de rencontrer à nouveau des vétérans comme lui. Les autres ne pouvaient pas comprendre…aucun n’avait jamais pu comprendre : les psychiatres qu’il avait vu par la suite, les membres de la police militaire qui l’avaient interrogé par la suite mais n’avaient jamais foulé le sol d’Ishbal, les civils. Tout ça n’était qu’une vaste fumisterie, les vétérans étaient isolés et ne pouvaient être compris, probablement était-ce à cause de cela que Sander n’avait jamais pu recouvrer une vie normale après ses faits d’armes. Il était lui-même prisonnier de cet état de fait.

La voiture ne mit pas plus de temps à arriver à destination. Un camion de l’armée était déjà garé dans une petite ruelle à côté du bâtiment qui contenait la scène du crime. Les équipes techniques étaient en général rapides, il fallait toujours être plus rapide que les curieux et les journalistes qui étaient capables de contaminer très rapidement une scène de crime. M. Heslop remercia son chauffeur et le salua en saisissant sa serviette. Le jour commençait à se lever…rayons évanescents d’un soleil qui régnerait sur le monde le temps d’une journée. L’officier savait pertinemment ce qu’il avait à faire, tout s’enchaîna à nouveau, mécanique et bien ordonné. Une fois à l’appartement du Sous-Lieutenant Boeglin, l’homme remarqua que toute la procédure était déjà en place, le corps n’avait cependant pas été bougé, probablement que les subalternes attendaient que celui qui était responsable de l’enquête soit sur les lieux.
A peine sur les lieux, le Lieutenant-Colonel fut hélé par un homme adipeux d’âge moyen…l’inspecteur Donatien Barnes, la police civile était aussi présente en Amestris, pour le meilleur et pour le pire. Barnes buvait de courtes gorgées d’un soda sucré immonde à intervalle régulier et semblait avoir sué sélectivement au niveau de ses aisselles à en juger les auréoles jaunâtres maculant sa chemise pourtant probablement immaculée lorsqu’il l’avait mise. Barnes avait demandé à ce qu’on contacte le service de Douglas, probablement pour que ce soit Sander qui vienne s’occuper des affaires, cela était facile à comprendre, Barnes et Heslop se connaissaient depuis des années et c’était un des rares inspecteurs raisonnables dans la police civile de la capitale. Le petit homme grassouillet s’adressa à l’officier.

« Matinal le Sander, je savais que c’était toi qui viendrait. Quoi qu’en disent mes supérieurs, c’est de votre ressort…c’est pour ça que j’ai fait appeler ton bureau, j’espère que je n’ai pas perturbé ta douce nuit. »

« Hmmm, pas de problème, j’étais de toute manière déjà au travail. L’avantage que personne ne me chauffe le lit à la maison. »

« Oh tu ne crois pas si bien dire…moi je n’y fous même plus les pieds, dix ans de mariage ont suffit à trouver mon boulot agréable…ce n’est pas peu dire. Tu aurais du entendre le commissaire lorsqu’il a réalisé qu’on laissait l’affaire aux connards de vautours du QG. »

Sander ricana machinalement, il était habitué à ce type de rivalité entre services. Enfin, si le commissaire qui était en charge des affaires de Donatien Barnes avait simplement grommelé mais ne s’était pas opposé à ce que l’affaire revienne à la police militaire, c’était probablement que c’était du sérieux. Sander se débarrassa de son manteau de cuir et de sa casquette, les tendant à un soldat qui gardait la scène. Barnes lui tendit un gobelet de café fade et insipide, probablement servi à partir d’un thermos de basse qualité. La procédure interdisait ce genre de choses mais les vieux routards de la police se le permettaient. Barnes reprit d’une voix totalement dénuée d’expression.

« C’est pas top…le type a été poignardé, à plusieurs reprises. Tes collègues des labo du QG n’ont pas encore regardé, mais de mon expérience, il a été pris par surprise et ne s’est pas débattu…probablement par derrière ou quelqu’un qu’il connaissait. Je privilégie la deuxième hypothèse aux vues de l’absence de lutte et de signes d’effraction… »

Sander acquiesça machinalement, il écoutait les paroles de son collègue, de manière assidue. Barnes appréciait travailler avec Sander car il était un homme très rigoureux et particulièrement soucieux de ne pas tremper dans les rivalités qui pourrissaient les services. Barnes continua.

« Le problème c’est qu’il y avait un coffre-fort du type de ceux que vous avez dans vos appartements de fonction, le numéro de série est frappé du sceau royal d’Amestris. Le coffre-fort a été ouvert et il est totalement vide. »

Cette fois une grimace tordit le visage de Sander qui se gratta le menton d’un air songeur, remettant en place le col de son uniforme impeccablement repassé. Cet appartement était loué par l’armée, un local de fonction donc…il était possible que Boeglin ait ramené du travail à la maison comme le faisaient souvent les administratifs. Si ces documents avaient été volés, l’affaire serait un peu plus importante que ce que Sander le pensait. Donc il allait falloir prendre tout ça avec des pincettes. Barnes ne savait pas tout ça, il allait falloir l’en informer…et mettre un soin particulier à élucider le meurtre de Boeglin, car cela pouvait être une énième affaire d’espionnage et/ou de trahison. Barnes était déjà en train de lui demander ce qui n’allait pas.

« Ce mec, Boeglin, il était aux affaires administratives chez nous…autorisations sur des documents secrets et autre. Si quelqu’un s’est introduit ici et qu’il le connaissait, le coffre a été ouvert et les documents ont été dérobés. Il n’y a pas de quoi s’affoler pour le moment…mais il se peut que Douglas s’intéresse en personne à cette affaire. Trahison, espionnage, ce genre de choses, tu comprends la sensibilité de ce meurtre ? »

L’homme acquiesça, il comprenait maintenant l’embarras de Sander, mais comme disait ce dernier, pas de raison de s’affoler pour l’instant. Les deux hommes se dirigèrent dans une pièce qui commençait à être éclairée, il s’agissait d’un salon décoré avec des tapis orientaux et une petite bibliothèque. Plusieurs militaires étaient affairés à prendre des photos. Marcel Boeglin gisait à terre, sur le dos, il portait des vêtements civils : une chemise blanche plutôt coquette ainsi qu’un pantalon à pinces. S’apprêtait-il à sortir ? M. Heslop s’agenouilla, inspectant le corps sous toutes les coutures, du sang avait coulé, beaucoup de sang, probablement l’officier avait-il été poignardé à plusieurs reprises dans le dos, des mouvements assurés et experts. L’inspection rapide des lieux permit à Sander d’apercevoir des verres vides sur un petit guéridon, deux verres à whisky. D’un mouvement rapide, l’officier était déjà en train d’inspecter la bouteille qui les accompagnaient et qui était remplie de moitié.

« Hmmm, on dirait que le Sous-Lieutenant a reçu de la visite, probablement s’était-il paré à sortir. Du whisky de dix-huit ans d’âge, cela revient cher, surtout avec nos petits salaires. Un invité de marque…haha…une peut-être ! »

La dernière exclamation avait subie la découverte de trace de baume brillant mis sur les lèvres sur un des verres. Le Lieutenant-Colonel Heslop semblait quasiment en transe, il examinait chaque détail, dressait des images mentales de chaque vue de l’appartement. Barnes ne prit même pas la peine de le déranger, il savait comment Heslop travaillait, cela faisait longtemps d’ailleurs qu’ils se connaissaient et s’il y avait bien quelque chose que le policier militaire détestait, c’était être interrompu. Barnes avait d’ailleurs très vite cerné le type d’homme qu’était Heslop, cerner les gens, c’était ce qu’il faisait le mieux et ce qui était à l’origine de sa longue liste de contact et du fait qu’il avait des amis partout. Heslop était un homme normal, le genre d’homme qui n’aurait jamais du évoluer tel qu’il était s’il n’avait pas connu Ishbal, l’inspecteur avait d’ailleurs entendu qu’il n’avait pas fait que des choses bien là-bas, mais ça, il s’en fichait. Heslop était compétent mais assez renfermé et peu ouvert sur le monde, il déléguait très souvent les tâches nécessitant de la communication à ses subordonnés et préférait s’isoler afin de travailler. Avec le temps, Barnes avait même réussi à aller à l’essentiel, donner les informations qu’Heslop voulait avant que ce dernier ne les demande, cela permettait à l’inspecter de rester proche de la police militaire…un milieu extrêmement fermé s’il en était.

« La personne qui nous a contacté est une voisine de palier, une personne âgée qui n’a rien vu ni rien entendu, elle a juste remarqué la porte ouverte dans la nuit. C’est une dame un peu paranoïaque, le style à se lever la nuit pour observer si tout est normal…enfin…tu vois le genre de personne. »


Sander Heslop acquiesça lentement. Il allait falloir interroger à nouveau cette personne âgée et probablement tous les gens de l’immeuble. Des entretiens qu’il allait falloir classer et analyser, sans aucune garantie de succès. Peut-être auraient-ils des bribes d’information, peut-être pourraient-ils entrevoir quelques bribes de lumière sur le meurtre du Sous-Lieutenant. Pour l’heure, il fallait geler la zone et ordonner au personnel de la police militaire de s’organiser. Aller interroger les voisins, c’était la priorité. Sander fit un tour rapide de l’appartement, à la recherche de la subordonnée sensée le seconder dans les opérations. Le Sous-Lieutenant Judith Block se trouvait dans l’entrée, déjà aux prises avec de nombreux journalistes qui semblaient poser des questions, deux ou trois autres sous-officiers étaient là, affairés à consolider les balises et à déplier du matériel pour l’équipe technique déjà autour du cadavre. Heslop héla Block et lui transmis ses ordres, aller interroger le voisinage, le Lieutenant-Colonel n’auditionnerait que ceux dont le témoignage pourrait présenter un intérêt. La jeune femme sortit de la zone balisée et fendit les journalistes qui semblaient tous enclins à poser des questions. Ce genre de situation arrivait fréquemment, dès qu’une affaire de meurtre intéressante venait à s’ébruiter, les charognards arrivaient parfois plus vite que les forces de l’ordre. L’officier indiqua que la police militaire ne répondrait à aucune question pour l’instant –se gardant bien de décliner son identité- et se contenta de retourner au travail, laissant les journalistes sur le seuil de l’appartement. Les questions avaient cessées mais il était évident que les journalistes attendaient qu’un communiqué soit fait. Quelques instants M. Heslop distribua des ordres aux sous-officiers qui sortaient le matériel des caissons de la police militaire, notant ce qu’il avait fait et ce qu’il restait à faire sur un petit calepin. La plume glissait sur le papier, imbibant la fine granulation d’encre noire.

Une voix cristalline, pourtant assurée et professionnelle. La voix arracha Sander à son bilan des choses à faire, l’obligeant à stopper la course folle de son stylo-plume sur le papier bruni par une fabrication bon marché. L’officier avait tendu l’oreille, on l’avait appelé, par son grade et son nom. Quelqu’un le connaissait-il derrière les rubans ? Une connaissance professionnelle peut-être ? La seule femme sur le terrain était le Sous-Lieutenant Judith Block et elle était partie glaner des informations chez les voisins du militaire assassiné. Ce n’était donc pas une militaire. Derrière les épaisses lunettes de vue rondes, les yeux du militaire roulèrent comme des billes et observèrent l’origine de ces paroles. Elle se trouvait là, face à lui, détonnant avec ce tableau morne et homogène de journalistes tous habilles de manteaux aux couleurs ternes. La jeune femme était plutôt jeune mais avait dépassé la trentaine et portait une coiffure des plus soignées, des cheveux noirs mi-longs arrangés avec sophistication. La première chose qui intrigua Sander fut la canne que portait la jeune femme, était-ce un instrument de style ou avait-elle une blessure ? A en juger la canne et sa manufacture, il était peu probable que ce soit une canne prêtée pour une invalidité passagère…donc soit le style, soit quelque chose de chronique. La tunique de couleur vive et le pantalon laissaient entrevoir qu’elle était d’un autre style que les autres journalistes…journaliste, oui car elle possédait un appareil photo. Aux vues de la différence entre les autres et elle, Sander ne put réprimer de lui en demander plus.

« Vous êtes ? Il ne me semble pas que nous nous connaissions. »

Le ton était froid, presque martial. Non, il y avait autre chose, comme un professeur interrogeant un élève. Sander Heslop n’était pas un militaire conventionnel et son visage fermé indiquait bien qu’il n’était pas enclin à la discussion…en réalité, l’affaire le mettait de mauvaise humeur, il sentait la pression monter car l’officier assassiné avait une charge importante et les documents qui n’étaient plus là était une source de stress, s’il y avait bel et bien des documents et qu’ils avaient été dérobés, c’était une mission de contre-espionnage, pas simplement une enquête de routine.

« Comme indiqué à vos collègues, nous ne communiquerons aucune information, pour l’instant l’investigation est en court. A moins que vous n’ayez quelque chose à apporter, cette conversation est terminée. »

Le ton était toujours aussi froid, pourtant poli, la diction parfaite de l’officier dévoilait son haut niveau d’éducation et la classe qu’il avait acquise au fil des apparitions dans divers cercles ayant eu besoin de la police militaire ou tout simplement de ses services en tant que scientifique. Au fond, la partie de Sander qui était le Dr. Heslop n’avait qu’une envie… retourner travailler sur les polymères qu’il mettait au point pour élaborer de nouvelles pièces de blindés…c’était bien moins stressant que l’enquête sur laquelle il était tombé. Enfin, le devoir était le devoir et les ordres ne pouvaient être ignorés, il s’en tiendrait à sa fonction et accomplirait sa mission, cela prendrait le temps qu’il faudrait mais il y arriverait. Sans autre forme de procès, l’officier s’éloigna lentement des balises, saisissant à nouveau son calepin. Sander était toujours à portée, mais il ne tarderait pas à rejoindre l’équipe médicale qui inspectait le corps, Astrid allait devoir utiliser une autre ruse pour attirer son attention et lui permettre de parler avec l’officier…quelque chose de plus percutant…qui la mettrait sur un plan différent des autres journalistes aux yeux de l’officier qui était fermé comme une porte de cachot.
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Rencontre autour d'un cadavre [pv : Sander]

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